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Le Récit-page s'engage dans la recherche
IA littéraire
LE PROJET CRÉATURE
par Ada Teller
responsable éditoriale Récit-page

L’émergence des systèmes d’écriture générative nous a conduits à nous interroger sur leur capacité à restituer l'esthétique du récit-page. Dans cette perspective, nous avons mené plusieurs expérimentations en sollicitant ces dispositifs à partir d’exemples concrets et de consignes précises, directement issues des principes qui fondent notre concept.
De ces essais s’est dégagée l'impression de ne pas avoir été véritablement « compris ». Certes, les textes produits peuvent présenter des qualités — parfois même des trouvailles intéressantes qu’il serait injuste de nier — mais ils restent en deçà de ce renouvellement de l’imaginaire qui constitue l’essence même du récit-page.
Restait alors à examiner si des modèles, non plus généralistes mais spécifiquement conçus pour l’écriture littéraire — en prenant pour point d’appui le récit-page, entendu comme un terrain d’observation privilégié des dynamiques du littéraire —, entraînés sur des critères précis et des corpus rigoureusement sélectionnés pour leur qualité stylistique, seraient en mesure de dépasser les limites observées.
Nous avons confié à David Teller, ingénieur en informatique et docteur en sémantique formelle, l’élaboration d’un protocole d’expérimentation visant à construire un banc d’apprentissage littéraire. Celui-ci repose sur un corpus structuré autour d’une trentaine de consignes à respecter parmi lesquelles la fantaisie de langage, le suggestif, l'imagé.
C’est ainsi qu’est né le Projet-Créature, dont les premières avancées techniques offrent déjà matière à une première synthèse ainsi qu’à des évaluations d’ordre stylistique et littéraire.
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Le processus d'apprentissage Créature
à travers quelques exemples concrets
La lecture humaine reconnaît quatre stades, dont voici quelques exemples, choisis parmi une centaine de textes produits à ce jour.
Stade 1
Premiers pas : le texte ne possède pas de véritable structure, enchaîne des mots (parfois étrangers), au moyen d'une grammaire approximative ce qui le rapproche d’une forme d’écriture aléatoire.
Exemple 1
Navigant dans le labyrinthe de l’esprit inconscient, Corneille incarne la symbolique de l’ingrate et du malheur. Ses ombres se développent et s’épanouissent dans le saphir de l’inconscient, faisant du malheur un Golem vivant. Le sentiment de l’ingratitude transparaît dans chaque cou tre basse, dans chaque geste hésitant, dans chaque word d’ombre.
Naviguant avec prudence dans cette atmosphère enveloppante, la fantaisie et l’imagination se joignent pour susciter des images vives, des souvenirs flottants, des échos sonores. L’apparition de femmes ailées et larmes dans les yeux posées dessus comme un painting égérence l’espoir et la déception. L’érotisme délicat se révèle comme une entorse au cœur, une flamme qui brûle la chair autour.
Stade 2
La Créature apprend : le texte commence à se structurer, les bavures s’estompent, mais en empruntant une voie stylistique explicitement exclue de l’esthétique du récit-page, le déclamatoire.
Exemple 2
La lune se noie dans le vin des nuages, ses reflets pourpres glissent sur l’étang noir. Un cygne blanc, spectre de silence, traverse l’eau sans troubler son miroir.
Le vent murmure aux roseaux des mots oubliés, des promesses que le temps a dénouées. La nuit s’étire, lente et parfumée, comme un linceul brodé de constellations.
Et moi, je bois cette ombre à petites gorgées, attendant que l’aube dissolve mes songes dans l’or pâle du matin qui se lève.
Stade 3
Une certaine dimension littéraire plus originale apparaît, sans toutefois atteindre un réel intérêt du point de vue éditorial ; des néologismes intéressants sont à noter.
Exemple 3
Dans la nuit sombre de la gare perdue, une femme imagine un monde vierge et brillant. Elle y voit le héros cavalier épatant qui va venir troubler ses pensées, percer la muraille du silence et livrer un dance de l’âme.
Elle ressent la lenteur creuse, l’attente, la peur du change, mais aussi la curiosité, la fascination, la désir de connaître, de partager.
Mais au-delà de la gare perdue, s’étend un monde incertain, où il faut rêver, explorer, se perdre pour finalement se retrouver. L’aventure est artificielle, mystérieuse, délicieusement internuptée par des plaisirs subtils, des railleries incruelles et des douces surprises.
Elle ne peut pas s’arrêter, se donner ailleurs qu’à cette gare. Elle est prise dans une espèce de décalage, où les temps, les espaces, les réalités, les désirs se mêlent et se perdent, et où la fantaisie enflamme l’imagination.
Elley entend le train sifflotter, le bruit lointain se rapprocher, se perdre dans les eaux de la nuit.
Stade 4
Le texte atteint une forme de justesse, où un léger décalage fait basculer le réel sans le forcer. La narration laisse apparaître une poésie sans emphase, c'est dans le non dit, dans le suggestif, que le récit trouve sa force, et devient convainquant, potentiellement publiable !
Exemple 4
Géographie sentimentale d’un appartement vide
Un appartement vide n’est pas vide. Il est plein de la forme des meubles qui n’y sont plus, de l’emplacement des tableaux révélé par les rectangles plus clairs sur la peinture, de la marque sur le parquet là où quelque chose de lourd a été posé pendant longtemps et puis déplacé.
J’ai visité une fois un appartement que ses occupants venaient de quitter dans la précipitation. Il restait une cuillère à soupe dans l’évier, trois cintres dans un placard, et sur le mur de la cuisine, une liste de courses qui commençait par lait et finissait par un mot illisible. J’ai longtemps pensé à ce mot illisible. C’est peut-être lui qui a causé le départ.
L’agent immobilier m’a demandé si j’étais intéressée. J’ai dit que non. Ce n’était pas tout à fait vrai — j’étais très intéressée, mais pas par l’appartement.
Exemple 5
Physique des objets perdus
Les objets perdus ne disparaissent pas. Ils passent dans un autre régime d’existence, moins visible mais tout aussi réel, où ils continuent d’occuper un espace que nous ne pouvons plus localiser.
La clé perdue est quelque part sous quelque chose d’autre. Elle attend avec la patience des objets, qui est absolue. Elle n’est pas inquiète. C’est nous qui sommes inquiets à sa place.
Ce qui se perd le plus facilement, ce sont les objets auxquels on tient peu. Comme si les choses sentaient l’indifférence et en profitaient pour partir. Les objets très aimés résistent davantage ; ils semblent savoir qu’on les cherchera.
J’ai perdu une fois un carnet dans lequel je n’avais rien écrit. Je l’ai cherché pendant des semaines avec une intensité qui ne se justifiait pas. Ce que je cherchais, je crois, c’était ce que j’avais prévu d’y écrire : toutes les phrases qui attendaient dedans et que je n’avais pas encore formulées. Le carnet vide contenait plus que les carnets pleins.
On ne perd pas un objet. On perd la vie qu’on avait autour.
Ce n'est pas fini
Un stade 5 se dessine : il apparaît en effet possible d’atteindre un niveau supérieur d'originalité littéraire, marquée par un surcroît de finesse, de singularité, de maîtrise formelle et de fantaisie, susceptible — qui sait — de stimuler le renouveau de l’imaginaire humain.
À suivre donc...






