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Sylvie AZÉMA-PROLONGE
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attentiontravauxlitteraires.wordpress.com (en construction) |
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Mer de Libye
Je suis là, sur des galets inconfortables, je garde la pose. Le soleil crétois, au bord de la mer de Libye, donne des envies de légendes. Tout le groupe a pris ses aises et s’amuse. Attention aux nageurs, nous a-t-on prévenus : les courants peuvent être forts, mais il ne faut pas paniquer. Ils se déplacent parallèlement à la plage, et non vers le large. Je n’ai pas assez de disposition au bonheur pour me laisser porter par les flots. Ainsi, une vague m’a frappée ; l’eau est entrée dans mes oreilles ; je ne voulais pas mouiller mes cheveux ; et voilà défaite ma tresse grossière. Il faudra du temps pour les dessaler, les démêler, les recoiffer, les sécher, débarrassés de cette eau de mer qui colle et décolore. J’ai perdu le souffle en sortant de ce rouleau compresseur. La mer pourtant semble calme, d’un bleu intense, froide par endroits, là où des sources souterraines remontent. Je porte un maillot deux pièces d’une dimension ridicule ; l’élastique tient à peine sous la force écumante de l’eau. Je frôle la crise nerveuse, incapable de comprendre le mouvement des vagues, chavirée, proche de la nausée, presque dénudée. Je suis une erreur dans cette mer trompeuse. La photo ne laisse rien paraître de mon désarroi. Elle doit être d’avant la baignade… oui, je crois. Ou peut-être pas. Je ne sais plus. |
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Trocadéro
Le parvis de la Place du Trocadéro à Paris, est jonché de portraits de héros-victimes, fixés au sol par des sacs de sable pour résister aux courants d'air assez forts pour les renverser.
Passant, rappelle-toi ces visages,
Il s’agit de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, en 1986, et de ces quelque 800 000 hommes et femmes, recrutés dans toute l’ex-URSS pour décontaminer les territoires les plus touchés. La place est pleine : des flâneurs, des touristes, des vendeurs de souvenirs, des enfants qui jouent, des passants qui interrogent les organisateurs dans leurs stands. Un peu en hauteur, une dessinatrice croque la scène. Parmi ce condensé d’humanité, il semble presque sacrilège qu’un patineur zigzague entre les portraits-tombes. À moins qu’on ne voie dans ces passages répétés, une sorte de danse funèbre. D’autres patineurs s’élancent, mais le regard s’attarde sur ce grand escogriffe : ses longues jambes agiles se croisent et se décroisent, frôlant les panneaux sans jamais les toucher. Qu’est-ce qui importe le plus ? Qu’il tue sa journée dans ce cimetière étrange ? Qu’il devienne l’image centrale d’un récit ? Que son entrain se fonde dans le rappel d’une souffrance extrême ? Qu’il ait détourné, ne fût-ce qu’un instant, l’attention de l’inimaginable catastrophe ? Comment va-t-on à lui ? Les rencontres improbables m’ont toujours intriguée. Il glisse jusqu’à moi et, malgré ses mouvements justes, maîtrisés, il me heurte et s’excuse en me retenant par le bras. Je ne montre pas que j’ai mal à l’épaule gauche. Je lève les yeux, mais le soleil revenu m’aveugle, explosant la scène dans une clarté brutale.
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