- Détails
- Clics : 7690
|
Eduardo BERTI |
|
Tous les mardis j’entre dans une librairie différente et je demande un livre au hasard, en inventant sur l’instant un titre quelconque, dont il me semble qu’un bon livre le mériterait. « Avez-vous Artifices ? Avez-vous Le dernier rêve ? », dis-je de but en blanc au vendeur qui a toujours l’air un peu endormi. Si on exige que je donne d’autres indications — le nom de l’auteur ou de l’éditeur —, je réponds systématiquement que je ne le connais pas. Certaines fois, très rares, le livre existe et je l’achète. D’autres fois, tout aussi rares, je le lis et il est exactement comme je l’avais imaginé.
Extrait de "La Vie impossible", Actes Sud, 2003 |
||
Quand j’appris que pendant ses trente dernières années mon père avait mené une double vie, je succombai à la curiosité et m’enquis du nom de son autre femme et de l’adresse de son autre foyer. Je frappai avec un prétexte quelconque — une inspection de la compagnie d’assurances ou quelque chose comme cela —, et une femme grande et chevaline m’invita à entrer. Je ne pus en croire mes yeux : l’intérieur de ce foyer était une réplique parfaite de celui que nous avions partagé, mon père, ma mère et moi ; les mêmes meubles, les mêmes fauteuils tapissés de la même manière et distribués exactement de la même façon, et jusqu’aux tableaux, aux assiettes de porcelaine et aux sculptures de plâtre qui étaient identiques. De retour à la maison, je me consacrai ce soir-là, avec un malveillant plaisir, à déplacer les meubles et à mettre la pagaille sur les étagères. Ma mère suivait mes mouvements avec perplexité, mais je ne lui dis rien de ma visite à l’autre maison et nous dînâmes en silence. Brusquement je me souvins du jour où, étant enfant, j’avais cassé le vase chinois qui était à côté du canapé. La contrariété de mon père, quand il avait appris l’accident, m’avait paru disproportionnée. Maintenant je pouvais la comprendre. Je pouvais même l’imaginer, le lendemain, dans son autre maison, en train de détruire consciencieusement le vase correspondant, rien que pour conserver la symétrie avec son autre foyer.Extrait de "La Vie impossible", Actes Sud, 2003
|
||
- Détails
- Clics : 785
- Détails
- Clics : 6270
- Détails
- Clics : 6505
- Détails
- Clics : 8967
|
Roland VASCHALDE |
|
Ainsi, vous ne savez pas où s’en vont les bateaux qui lèvent l’ancre chaque soir et prennent le large, loin de notre ville, remplis d’hommes et de femmes, d’enfants parfois mais surtout de vieillards ? Et vous ne vous êtes jamais interrogés sur l’étrange déchirure que produit en nous le mugissement de la corne de brume qu’ils lancent dans le ciel nocturne en doublant la dernière balise ?
Après tout, cela vaut peut-être mieux…Vous le saurez bien assez tôt, allez !
Toutes les maisons – mais certaines plus particulièrement – nous tendent un piège aussi dangereux que pernicieux : elles finissent par nous persuader que nous possédons vraiment un morceau d’univers, que cet espace est notre propriété tout comme les objets qui l’encombrent plus ou moins. Pire encore, nous nous persuadons bientôt qu’hors de ce lieu il n’y a point de foyer possible, que sans lui nous ne serions pas ce que nous sommes et que le perdre équivaudrait à se perdre soi-même.
Étendez ça à une région entière et vous verrez naître la funeste croyance qu’il existe des terres plus sacrées que d’autres, qui valent bien que l’on meure et fasse mourir pour elles sans scrupule excessif.
Oh, certes, il existe bien des endroits qui méritent de faire l’objet d’un respect et d’un amour inconditionnels, mais ils ne font pas partie du monde : ce sont tous ceux où je me tiens et où se tient aussi l’autre qui me fait face. Ils se trouvent alors sanctifiés par nous et non l’inverse !
Dans la plaine vaste et nue, les arbres, en marche. À grands pas immobiles ils vont en longue procession, suivant le cours tranquille du canal, tarabustés sans répit par un vent belliqueux. Les roseaux les saluent au passage, l’échine courbée en mille prosternations, les plumes de leur chef éployées jusqu’à terre en folles révérences.
Au loin, l’un peine à suivre la file pèlerine. Ses gestes tourmentés semblent jeter au ciel la plainte inconsolée de qui avance seul.
L’eau va si lentement qu’on la penserait morte. C’est peut-être au dessein de ne pas trop froisser l’image renversée que lui confient les arbres.
|
||