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Dominique AUSSENAC
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Danse du carré jaune
Peindre. Peindre en mots, avec des mots. Peindre de mots est-ce possible ? Frustré, très frustré de ne savoir peindre, j’aimerais tant écrire comme on peint. Passer mes mots avec une brosse, un pinceau. Utiliser de purs pigments de mots. Je place un carré jaune dans l’angle gauche. Un carré jaune, d’un jaune d’or proche du mimosa. Un mimosa mûr, un mimosa sûr, tout pulpé, tout mature. Un jaune fugitif qui donne l’impression de vouloir se diffuser hors du carré, s’échapper, mais qui reste dans la quadrature de ce cercle carré. Un halo de jaune comme en ont les icônes. Il y a du sacré dans ce jaune, mais pas que, il y a aussi de la pulpe de jaune, de la pulpe de vie, tout un carambolage d’atomes. Le carré prend un tiers de l’espace ou du moins fait semblant. Coquetterie ? Espièglerie ? Puis je saisis un ballon rouge que je fixe au milieu de la page. Une cible, un nez de clown. La cible saigne. Le nez itou. La cible avec son nez au milieu n’est pas énorme, mais donne l’impression de tournoyer, de vouloir occuper tout l’espace. C’est un soleil de sang. Un soleil à feu et à sang. Le rond rouge et le carré jaune s’attirent, clignent des yeux. Le rond rouge est d’un rouge Rothko. Comme lui, j’ai brisé des œufs, mêlé pigments, encres liquides et colle de lapin, colle de peau. Tout en bas du rêve, je trace trois à-plats de vert. Trois à-plats assénés avec quelques grumeaux, gros mots de violence. Trois bandes vertes, d’un vert allègre, qui alunissent, se posent, peut-être soulignent, surlignent un minimalisme transitoire. Il y a maintenant du Miro, quelque chose de ludique et de japonais sur la page plage. Le chien de Miro jappant au nez du Cosmos. un totem, un torii, satori… Tout le fond de la page est blanc. Un blanc unique. Un blanc d’un impressionnisme abstrait. Quelle émotion suscite ce songe ? Pourquoi ai-je choisi l’abstraction ? Un combat de couleurs et de formes ? Pas un combat, plutôt une danse ! Comment ai-je pu persuader les mots de danser, d’entrer en transe dans cet onirique tableau ? Je ne sais, mais pourrais avoir l’intention de le signer.
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Sylvie AZÉMA-PROLONGE
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attentiontravauxlitteraires.wordpress.com (en construction) |
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Mer de Libye
Je suis là, sur des galets inconfortables, je garde la pose. Le soleil crétois, au bord de la mer de Libye, donne des envies de légendes. Tout le groupe a pris ses aises et s’amuse. Attention aux nageurs, nous a-t-on prévenus : les courants peuvent être forts, mais il ne faut pas paniquer. Ils se déplacent parallèlement à la plage, et non vers le large. Je n’ai pas assez de disposition au bonheur pour me laisser porter par les flots. Ainsi, une vague m’a frappée ; l’eau est entrée dans mes oreilles ; je ne voulais pas mouiller mes cheveux ; et voilà défaite ma tresse grossière. Il faudra du temps pour les dessaler, les démêler, les recoiffer, les sécher, débarrassés de cette eau de mer qui colle et décolore. J’ai perdu le souffle en sortant de ce rouleau compresseur. La mer pourtant semble calme, d’un bleu intense, froide par endroits, là où des sources souterraines remontent. Je porte un maillot deux pièces d’une dimension ridicule ; l’élastique tient à peine sous la force écumante de l’eau. Je frôle la crise nerveuse, incapable de comprendre le mouvement des vagues, chavirée, proche de la nausée, presque dénudée. Je suis une erreur dans cette mer trompeuse. La photo ne laisse rien paraître de mon désarroi. Elle doit être d’avant la baignade… oui, je crois. Ou peut-être pas. Je ne sais plus. |
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Trocadéro
Le parvis de la Place du Trocadéro à Paris, est jonché de portraits de héros-victimes, fixés au sol par des sacs de sable pour résister aux courants d'air assez forts pour les renverser.
Passant, rappelle-toi ces visages,
Il s’agit de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, en 1986, et de ces quelque 800 000 hommes et femmes, recrutés dans toute l’ex-URSS pour décontaminer les territoires les plus touchés. La place est pleine : des flâneurs, des touristes, des vendeurs de souvenirs, des enfants qui jouent, des passants qui interrogent les organisateurs dans leurs stands. Un peu en hauteur, une dessinatrice croque la scène. Parmi ce condensé d’humanité, il semble presque sacrilège qu’un patineur zigzague entre les portraits-tombes. À moins qu’on ne voie dans ces passages répétés, une sorte de danse funèbre. D’autres patineurs s’élancent, mais le regard s’attarde sur cet escogriffe : ses longues jambes agiles se croisent et se décroisent, frôlant les panneaux sans jamais les toucher. Qu’est-ce qui importe le plus ? Qu’il tue sa journée dans ce cimetière étrange ? Qu’il devienne l’image centrale d’un récit ? Que son entrain se fonde dans le rappel d’une souffrance extrême ? Qu’il ait détourné, ne fût-ce qu’un instant, l’attention de l’inimaginable catastrophe ? Comment va-t-on à lui ? Les rencontres improbables m’ont toujours intriguée. Il glisse jusqu’à moi et, malgré ses mouvements justes, maîtrisés, il me heurte et s’excuse en me retenant par le bras. Je ne montre pas que j’ai mal à l’épaule gauche. Je lève les yeux, mais le soleil revenu m’aveugle, explosant la scène dans une clarté brutale.
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crédit image Chris Hoareau |
Florence COLLIN |
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pour écrire à l'auteur |
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Le Vieux |
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Agrégé à son fauteuil, il remâche des jours chagrins qui s’éternisent. Ses songes en miettes s’égarent dans le crépuscule, et ses lèvres, toutes en chuchotis de souvenirs, lui content une vie qui se troue d’oublis. Sa vie ou celle d’un autre, il ne sait plus… Parfois, des lueurs de ravissement s’égouttent de ses cils, des frissons légers tremblotent à la surface d’une ombre frisée de rides, des mélancolies capricieuses diluent son cœur. Il vacille alors en vagues de soupirs, naufragé de tendresses démodées qui affleurent encore. À moins qu’elles ne sombrent elles aussi, il ne sait plus… Parfois il reçoit une visite. Mais elle repart toujours, muette de dépit. Un jour, elle l’emmènera loin du fauteuil. Pour un voyage sans bagage, sans itinéraire, sans destination. Et le fauteuil embrassera d’autres murmures. Ou d’autres silences, qu’importe…
Clair-obscur
Dans la sourde clarté de l’atelier, s’étire une éternité incertaine. Séraphine suspend son geste devant sa toile en enfantement, un sourire indécis s’attarde sur son visage. Puis d’une main légère, elle efface la brume qui trouble l’esquisse. Délivrées, les formes prennent vie, respirent, s’émancipent, lui échappent déjà vers des territoires qu’elle sait peuplés d’espérances vaines. On frappe à la porte. C’est l’heure des médicaments. Dans le regard bleu glacier passe une ombre, le crépuscule absorbe l’atelier. Le pinceau s’évade, s’abîme dans la toile.
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DRUT Jean-François
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Jean-François |
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pour écrire à l'auteur |
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Marguerite |
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Leur histoire ne nous regarde pas. Il n’est nul besoin de vous dire qu’il fut amoureux de Marguerite, elle qui disait ne jamais vouloir retourner en Indochine tout en y passant le plus clair de ses regrets… Je ne vous parlerai pas non plus de l’envoûtement des colonies que les blessures de ses livres distillaient en lui… Je ne vous emmènerai ni Rue Saint-Benoît qu’il arpenta en comptant mille fois ses pas, ni à Trouville où il regardait le sable recouvrir les sabots qu’elle avait abandonnés… Le Jardin de Neauphle ne s’ouvrira pas sur ce couple improbable partageant une bouteille de vin rouge, une vieille femme avec un col roulé dissimulant une canule et un jeune amoureux transi prétendu journaliste. Nul ne saura leurs mots d’amour, ni leurs étreintes une fois dans la maison. Marguerite (le prénom suffit à la reconnaître), avait signé quelques années plus tôt dans une librairie stéphanoise le roman Détruire, dit-elle. Il n’y a pas de mots pour décrire le saisissement qui le fit alors entrer dans une espèce de torpeur quand, répondant à une question, elle murmura « on ne dit pas je vous aime à quelqu’un, on dit je vous aime à l’amour … » La litote elle-même ne se remit pas de ce coup de foudre ! Il n’a pas su lui parler, il a pu juste balbutier « Vous ressemblez à l’Indochine… » Il n’eut de cesse de hanter ses lieux de vie pour s’assurer que le même feu l’avait embrasée, qu’elle avait lu ce qu’il n’a pas écrit… Personne n’écrira jamais qu’il fut son dernier amant, et donc il ne le fut pas, sauf page quarante de L’amant. Quand elle parle de la Loire, elle ne parle pas du fleuve, elle n’a jamais aimé que le Mékong. Elle parle du département où il vit et c’est un signe qu’elle lui fait. Mais rien ne restera de cette histoire qu’il s’acharne à ressasser sinon cette folie en lui, cet attachement à ce pays d’eau qui a été le sien, cet assujettissement à ses mots à elle, à la garçonnière de Cholon… Mieux vaudrait pourtant taire ces divagations, ne pas parler d’amour tant cet amour fut un envahissement, éviter d’en rajouter, de gloser sur un ersatz de Harold et Maud, et surtout cesser d’épier l’inconsolable se contorsionnant autour d’une figure de style ! C’est Marguerite qui dit le mieux ce qu’a été cette violence : « je ne vous aime pas et pourtant je vous aime, vous me comprenez ? »
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Bruno ROSANO
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pour écrire à l'auteur : |
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Une maison ...
Les enfants le savent bien : une maison c’est une tête ! La porte en est la bouche qui chante une allée de gravier. Deux fenêtres font des yeux aux paupières de volets. Près du sol, trois rangs de pierres taillées enroulent une écharpe à son cou ; et sur le chapeau de son toit la cheminée fait un plumet. Son âme est l’âtre d’où s’élève le fil léger d’une pensée ; et tandis qu’elle va par le monde, le corps, lui, demeure séquestré, enterré jusqu’au cou.
Mon lave-linge
Lorsque je le mets en marche, et qu’il commence à se gorger d’eau, pendant quelques secondes mon vieux lave-linge scande : La vie ! La vie ! La vie ! … Par instants il semble dire : Laver ! Laver ! … Parfois même, dans le bruit cadencé d’un train franchissant une succession d’aiguillages, ces mots se heurtent, s’emmêlent : Laver la vie ! Laver la vie ! … |
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