- Détails
- Clics : 10142
![]() |
Patricio SANCHEZ-ROJAS |
|
| Pour en savoir plus sur l'auteur | ||
Te souviens-tu de Temuco? C’était là que t’attendait un train à vapeur. Le brouillard... L’odeur du bois. D’où jaillissaient des arbres sans visage. Une pluie invisible. Et puis, ce train immobile au milieu d’un nuage couleur de marbre. C’était la fumée qui traversait les Andes. Un gouffre de silence. Des bruits métalliques. Un sifflement. La vapeur. L’espace. Et cette locomotive dans l’abîme de ta mémoire. Pendant qu’une rivière scintillait tel un serpent de feu.
Peuples fantômes, vers ces montagnes de sel et d’or nous marchons sur le sable brûlant, aveuglés par l’horizon incertain, sur des tombes sans nom, le silence que le vent balaie avec ses mains éphémères, le miroir du soleil enterré comme un arbre sous nos pieds : des tombes sans nom, nous allons sans savoir où aller, imprégnés de sueur par l’absence d’un visage et des yeux, seul le sable, par des chemins inconnus, le désert, ce désert, cet océan de cactus et de poussière où la vie s’apparente à la mort, - paupière indescriptible-, une porte grinçante à l’aurore, lorsque l’unique invité est le vent, les traces que nos pieds dessinent en s’effaçant imperceptiblement sur le sable chilien, dans des bourgades habitées à jamais par le silence assourdissant du tatou.
Personne dans la rivière où les hommes sans espoir cherchent leurs yeux de jade. Tout est à reconstruire dans ce village du Nord. Les arbres gisent par terre et le puits est tari à jamais à cause de la sécheresse. La poussière a pris possession du chemin qui mène aux mines d’or. Seul un fil de fer nous surprend avec ses pinces incolores et son linge encore blanchi. Le vent monotone fait grincer une porte en bois condamnée au silence. Nous voudrions voir le ciel étoilé et les comètes s’écraser contre les montagnes lointaines. Les pierres endormies ressemblent parfois à des poissons éventrés, sans musique, lorsque la terre tremble sous nos pieds de fumée.
Nous ne reverrons plus jamais ces paysages où l’homme respire la poussière dans ses poumons en forme de roc. Les geysers éternuent dans l’éternité de ces montagnes. L’ornithorynque nous trace le chemin.
C’est la nuit dans la ville la plus australe du monde. L’araucaria médite près de la rivière, tandis que j’entends passer le train sous ces arbres où le vent balaie le visage du colibri. Je suis donc l’arbre qui prend la forme d’un volcan. Mon langage s’enracine à la cendre de ces montagnes enneigées. Cependant, le cheval scrute mes traces. Le queltehue se réveille abruptement et son élan m’offre la lumière. Miroir que la nuit transforme en éclats, car c’est ici que m’attendent mes ancêtres. Je marche donc, sur les pas de mon grand-père, sous ces arbres en silence, tous mouillés par la pluie infinie de l’hiver.
- Détails
- Clics : 11393
|
|
Jean PEZENNEC |
|
| mieux connaître cet auteur | ||
Dès le début, il avait senti que quelque chose clochait. Qu’il n’était pas là où il aurait dû être. Autour de lui, tous s’activaient, s’interpellant, s’empoignant, s’enlaçant, s’agrégeant en groupes jacassants qui tenaient des discussions passionnées auxquelles il ne comprenait rien, puis se dispersant soudain pour courir dans tous les sens en sachant apparemment exactement où ils allaient. De toute évidence, cette agitation frénétique qui lui semblait vaine avait un sens pour tout le monde sauf lui, et s’inscrivait dans une action globale où chacun, à part lui, tenait un rôle précis qu’il connaissait parfaitement.
Lui, depuis le début, errait. Perdu, il allait de groupe en groupe, écoutant en se demandant ce qu’il faisait là des conversations auxquelles il n’arrivait pas à s’intéresser. Parfois, se forçant, il tentait de placer un mot, mais chaque fois, il le sentait bien, ce mot tombait à plat. Il n’était jamais dans le ton, il n’était jamais dans la note.
Ce jour-là, il eut l’explication. D’ordinaire, les autres semblaient ne pas le voir, et n’arrêtaient jamais le regard sur lui, comme s’il avait été transparent. Ce matin-là, un petit homme à lunettes rondes et à allure d’intellectuel qui passait près de lui d’un air affairé s’arrêta soudain, le regardant avec stupéfaction.
— Mais… Que faites-vous là ? lui demanda-t-il.
— Si je le savais…
— Vous ne figurez pas dans la liste des personnages !
— Vous en êtes sûr ?
— Si j’en suis sûr ! C’est moi l’auteur de ce roman ! Enfin, de ce roman… De cette autofiction, plus précisément, ce qui explique pourquoi je suis moi-même ici, et pourquoi je connais en principe tous les personnages…
C’était donc ça ! Il savait bien que quelque chose n’allait pas ! Il n’était pas dans le bon roman !
— Et comment je fais, moi, maintenant, pour sortir de votre fiction ?
— Ça…
Le petit homme écarta les bras en signe d’impuissance.
— Maintenant que vous êtes dans le roman, j’ai bien peur qu’on ne puisse rien y changer. Un roman, une fois qu’on y est entré… Que voulez-vous que je vous dise ? Continuez à errer…
Et il se remit à errer, personnage égaré dans une fiction qui ne le concernait pas.
Il avait une âme d'esthète. Pour lui, dix civils qu'on fusillait sommairement étaient une fresque à la Goya. Une barricade couverte de cadavres un tableau à la Delacroix. Un supplicié écorché vif et dégoulinant de sang une vision à la Soutine. Les massacres qui journellement se perpétraient de par le monde lui faisaient journellement venir aux lèvres les noms de Picasso et de Guernica. L'humanité entière jetée sous ses yeux dans des cuves d'huile bouillante aurait seulement éveillé en lui le souvenir du Jugement Dernier de Jérôme Bosch. Il traversait la vie comme il aurait traversé un musée, en cherchant dans le catalogue les souffrances à vif étalées sur les murs.
- Détails
- Clics : 12402
|
|
Jean-Jacques NUEL |
|
| www.jeanjacquesnuel.com | ||
Un soir d'hiver, invité par une bibliothèque municipale à lire mes textes en public, j'assurais ma prestation bien rodée lorsque je m'aperçus, en parcourant la salle du regard, que l'assistance n'était composée que de personnes âgées. Puis une évidence, lentement, s'imposa à moi : les spectateurs étaient de ma génération, j'étais de leur génération. J'eus un léger vertige. Les murs de la salle sous les toits étaient courbes et revêtus de bois, et la charpente apparente évoquait une carène renversée ; nous étions tous dans le même bateau, qui approchait du port.
Dans un roman posthume d'Agatha Christie (publié dix-sept ans après sa mort), on voit le détective Hercule Poirot, inconsolable de la perte de la romancière, enquêter sur son décès qui lui paraît suspect. Avec sa ténacité habituelle, son sens de l'observation et de la déduction, il parvient à prouver que cette femme de génie – qu'il a toujours considérée comme une seconde mère – a été empoisonnée à l'arsenic. La démonstration est convaincante, mais une question demeure : ce roman est-il vraiment l'œuvre d'Agatha Christie ?
- Détails
- Clics : 11687
|
Basile ROUCHIN |
||
|
On pourra lire de l'auteur :
Dimanche sans bigoudis, éditions Le Citron Gare, 2023 Détail d'intérieur, Interventions à haute voix éditeur, 2015
|
||
Ce soir, on cause : tintements de coupes, rires étincelants, paroles au vent … On cause des grandes causes nationales, mondiales, écologiques, astronomiques. Ambiance cosy. Des causeries désincarnées qui reviennent presque à parler d'effets sans les faits les ayant générés ! Presque.
Des causes qui s'avèrent entendues, partagées, inversement proportionnel au fait que les combats demeurent passés, vains ou lointains ! Accoudé à la balustrade, on pérore sur la terrasse des bonnes intentions. On glose sur le cours du monde dans le vestibule des promesses. En philanthrope de service rompu aux vicissitudes de la vie, on spécule dans un cabinet tapissé d'idées, agitant sa conscience au secours de la veuve, de l'orphelin : cosettes éplorées, prêtes à l'emploi. Le danger traine toutefois l'odeur rance des habitudes douillettes et l'histoire dissimulent mal ses effluves de papier jauni.
Pire, on sait des causes ignorées, à deux pâtés de maisons près : douleurs muettes en attente d'une main tendue, sourires crispés en absence de complice, vies échouées faute de phares ; lueurs voisines, vulnérables, méprisées comme cette vieille fauchée hésitant à s'endetter pour une pêche, ce veuf inconsolable donnant le change au seuil d'une porte cochère ou l'orphelin du 3ème trompant sa solitude à coups de manuels scolaires.
Les paroles volent, volent, volent toujours plus haut et à la dérobée ! Des bouts de réel succèdent aux bouts de réel, sous le regard fasciné d'un public ahuri, tacitement consentant. Le chœur y est, pour sûr ! Et ça phrase avec brio, entre deux canapés, clin d'œil charmeur, sourire en coin. Assis, sereins, brillants. Les mots circulent sur plateau, bien présentés, alignés, consommables à volonté – bouchées pour âmes creuses, rhéteurs et dents longues. Confondant Diriger et Digérer, les langues à formules fustigent à souhait, leurs congénères. Le verbe au torse bombé trinque. Bulles pétillantes au son sourd, les sujets remontent le long des coupes. Les propos fondent en une mousse savoureuse : verrine déflorée par l'argenterie des anciens.
L'idiot observe cette démonstration d'esprits forts, rassasiés mais note un manque général de souffle, de tenue. Mobilisant tout son être, il se prépare alors à engager un dialogue digne de ce nom : prémisse d'une action qu'il espère concrète et d'envergure. Mots brassant de la matière sans poches d'air : sa voix chevrote ! Il prend son élan et lâche, sur la ligne de départ, ses ballons d'essai ! Dans l'assemblée, les piques ne tardent pas à fuser : « On dirait qu'il parle une langue étrangère, un amas informe d'idiomes ». Plage de silence. Enchaînement de rires, regards en coulisse. Personne ne relève cette tentative risquée et se détourne du trouble-fête relégué au rang de clown insipide. Empêchés l'espace d'un instant, les idéaux de salon se mêlent à nouveau aux cadavres. L'ordre des choses se rétablit vite - buffet assiégé, causes servies –
Détail d'intérieur, Éd. Intervention à Haute Voix, Chaville, 2015
Ses maigres économies sont grevées par ce parasite de fils et elle craint en plus, l'arrivée imminente des « nuissiers ». Dans sa tête, se dessinent alors des personnages ringards, austères, vêtus de queues-de-pie, de hauts-de-forme et pleins de haine en eux. Rires sardoniques, propos sadiques, ils s'introduisent dans son univers, flanqués de policiers et d'un serrurier. Ainsi, est-elle surprise en robe de chambre, soufflée par la télévision. Cohorte de vampires, ils s'infiltrent par toutes les ouvertures de son appartement – fenêtres oscillo-battantes, bouches d'aération, conduits de poubelle. Les voilà, prompts à réclamer leur dû : des gouttes de sang prélevées sur le cou de leur débitrice au sommeil troublé. A nouveau, cette dernière agite le spectre des « nuissiers » : cette horde de sangsues effrayantes, sans lien avec son propre fils !
Le souffle, l'Univers, Éd. Intervention à Haute Voix, Chaville, 2015
- Détails
- Clics : 3684
|
|
Gabriel
GARCIA MARQUEZ |
|
Maître, Maître dit le domestique, rentrant précipitamment à la maison, j'ai vu la Mort, je l'ai vue au marché et elle m'a vu, elle m'a regardé d'un regard qui me faisait peur. Prends cet argent et ce cheval, dit le Maître au domestique et fuis vers Samarra. Et alors que le domestique fuyait à cheval, le Maître se rend au marché pour interroger la Mort. Ce matin, ‒ lui dit-il ‒ tu t'est montrée menaçante avec mon domestique. Non, dit la Mort, pas menaçante, mais surprise de le voir au marché, si loin de Samara, où je dois le recueillir ce soir.
Traduction de l'espagnol pour "littératures brèves" A. Teller
Le désenchanté
C'est le drame d'un désenchanté qui se jette par la fenêtre du dixième étage et qui dans sa chute voit à travers les fenêtres l'intimité de ses voisins, les petites tragédies domestiques, les amours éphémères, les instants brefs du bonheur dont les échos n'étaient jamais parvenus à l'escalier principal, et qui, au fur et à mesure, changeait sa conception du monde jusqu'à acquérir la conviction que cette vie, qu'il abandonnait par une fausse porte, valait la peine d'être vécue.
Traduction de l'espagnol pour "littératures brèves" A. Teller









